Les Tchédoubelé, ces artisans aux mille savoir-faire du pays sénoufo
Les Tchédoubelé, ces artisans aux mille savoir-faire du pays sénoufo
Dans le nord de la Côte d’Ivoire, certaines communautés portent une histoire que l’on raconte encore trop peu. Les Tchédoubelé, aussi appelés Tchédou, en font partie. Pour mieux les comprendre, nous avons recueilli le témoignage de Silué Boloba, économiste et président de l’ONG Wafy, qui œuvre à la promotion des traditions et des alliances interethniques.
Selon lui, les Tchédoubelé forment à la fois une caste et un sous-groupe sénoufo, dont les origines seraient liées aux Dogons. Leur particularité ? Une place à part dans l’organisation sociale et culturelle des anciens royaumes du Mandingue et de Sikasso.
Une société organisée autour des métiers
Pour saisir ce qui rend les Tchédoubelé uniques, il faut d’abord comprendre comment fonctionnaient ces sociétés traditionnelles. Chaque caste y était associée à un savoir-faire précis.
Les Fonons, forgerons, travaillaient le fer pour fabriquer outils, armes et instruments de musique. Les Dalegués, sculpteurs, maîtrisaient le bois. Les Pkins transformaient l’argile en ustensiles et en objets de décoration. Silué Boloba cite aussi les Chagous, à qui il attribue la fabrication d’armes comme les fusils et les épées.
Les Djelis, ou griots, étaient les gardiens de la mémoire collective, mais aussi des artisans de la peau, dont ils tiraient chaussures, fourreaux et objets décoratifs. Les Fodonons étaient réputés pour leur connaissance des phénomènes liés à la pluie. Enfin, les Dioula ou Malinkés étaient associés au coton, à la laine, au tissage et au commerce.

Les Tchédoubelé, une caste polyvalente
C’est dans ce paysage que les Tchédoubelé se distinguent. Là où chaque caste avait sa spécialité, eux les réunissaient toutes.
« Les Tchédoubelé sont ce groupe qui cumule à son actif tous les métiers de toutes les castes des royaumes », résume Silué Boloba.
Potiers, forgerons, tisserands, sculpteurs : les Tchédoubelé seraient capables d’apprendre et de reproduire les techniques de tous les autres groupes spécialisés. Cette polyvalence leur aurait valu un statut particulier. Peu tournés vers l’agriculture, ils bénéficiaient de la protection des rois, des chefs traditionnels et des autorités religieuses.
Une vie spirituelle qui leur est propre
La dimension spirituelle tient une place centrale dans la communauté. D’après Silué Boloba, les Tchédou disposaient de leurs propres espaces sacrés et de pratiques initiatiques spécifiques.
Dans le cadre du Poro, le système d’initiation traditionnel sénoufo, les Tchédou comme les autres castes avaient leurs propres forêts sacrées. Ils n’étaient donc pas tenus de suivre l’initiation auprès d’autres communautés.
Un détail frappe particulièrement : chez les Tchédoubelé, la forge serait un lieu encore plus sacré que la forêt sacrée elle-même. Un symbole fort pour une communauté dont l’identité repose sur la maîtrise des métiers.
Leur Poro porterait le nom de Pkan ou Pkawi, une appellation que l’on retrouverait également chez les Djelis et les Pkins. Les initiés y sont vêtus de pagnes et parés d’ornements confectionnés notamment par les femmes et les tantes de la communauté.

Le Tama, la danse qui fait vibrer la communauté
La culture tchédoubelé s’exprime aussi par la musique et la danse. Le Tama en est l’une des expressions les plus marquantes. Cette danse traditionnelle est accompagnée de deux djembés, d’un tam-tam joué avec une canne et de plusieurs calebasses recouvertes d’os de vipère, des instruments que Silué Boloba associe particulièrement aux femmes.
Des gardiens de la médecine traditionnelle
Les savoirs des Tchédou ne s’arrêtent pas à l’artisanat. Silué Boloba leur attribue une solide expertise en médecine traditionnelle, avec une répartition des rôles : les hommes seraient réputés pour leurs connaissances médicales générales, tandis que les femmes seraient spécialisées dans l’accompagnement des accouchements et la santé des enfants.
Les femmes tchédoubelé apparaissent ainsi comme les dépositaires d’un savoir précieux lié à la maternité.
Le crocodile, animal sacré
Certains objets portent une forte charge symbolique. Parmi les cadeaux qu’un Tchédou offre traditionnellement à son hôte figure le canari. Mais pas n’importe lequel : sa décoration extérieure rappelle la forme du crocodile, animal considéré comme fétiche et sacré par la communauté.
Autre signe distinctif, les noms portés par les Tchédoubelé seraient propres à leurs familles et ne se retrouveraient pas nécessairement dans les autres groupes sénoufo.
Des racines à Bandiagara, une présence en Côte d’Ivoire
Sur la question des origines, Silué Boloba établit un lien entre les Tchédoubelé et les populations des montagnes de Bandiagara, dans l’actuel Mali, généralement associées au peuple dogon.
Aujourd’hui, la communauté reste numériquement réduite. Elle est implantée notamment dans trois villages de Côte d’Ivoire : Dagba, Mballa et Sirasso.
Un patrimoine à préserver
À travers ce témoignage, Silué Boloba met en lumière une communauté dont l’identité repose sur la polyvalence des savoir-faire, les pratiques initiatiques, la médecine traditionnelle, l’artisanat et un système symbolique singulier.
Faire connaître les Tchédoubelé, c’est aussi rappeler la richesse et la diversité du monde sénoufo, et l’importance de transmettre ces mémoires avant qu’elles ne s’effacent.
Par Karina Fofana
Une pensée sur « Les Tchédoubelé, ces artisans aux mille savoir-faire du pays sénoufo »
Les commentaires sont fermés.
Belle tradition et riche d’histoire.